Au printemps 2019, dans la métropole high-tech de Shenzhen, Prince Andrew observait des danseurs tournoyer sur scène lors d’un dîner de gala organisé pour la branche chinoise de son initiative entrepreneuriale, Pitch@Palace. Cette soirée fastueuse marquerait le dernier chapitre de l’aventure en Chine. Moins d’un an plus tard, Andrew se retirait de ses fonctions royales après une interview très critiquée concernant son association avec le délinquant sexuel américain condamné Jeffrey Epstein.
Mais au-delà des gros titres sur Andrew et Epstein, un troisième homme, bien moins connu, apparaît à des milliers de reprises dans les documents récemment rendus publics par le ministère américain de la Justice : David Stern.
Pendant près d’une décennie, cet homme d’affaires allemand aurait servi d’intermédiaire discret entre le duc d’York et Epstein, facilitant des présentations, proposant des montages financiers et mettant à profit ses relations en Chine. Dans un courriel de 2011, Stern écrivait qu’il préférait « rester en arrière-plan / caché, simplement organiser les choses ». C’est, semble-t-il, exactement le rôle qu’il a joué.
Un triangle qui se resserre
Selon les dossiers, le premier contact connu entre Stern et Epstein remonte à mai 2008, lorsqu’il lui propose d’investir dans un fonds de capital-investissement axé sur la Chine. Leur relation se développe malgré le plaidoyer de culpabilité d’Epstein le mois suivant pour sollicitation de prostitution auprès d’une mineure.
Au fil des années, les courriels montrent un Stern désireux d’impressionner, sollicitant conseils et approbations. Il qualifie Epstein de « mentor » et même de « général », suggérant une relation hiérarchisée. Les échanges contiennent également des propos crus et dégradants à l’égard des femmes, reprenant une terminologie fréquemment utilisée par Epstein.
Les réponses d’Epstein, en revanche, apparaissent souvent brèves et strictement professionnelles.
L’introduction auprès des York
La correspondance suggère que c’est par l’intermédiaire d’Epstein que Stern est présenté à Andrew et à Sarah Ferguson en 2010. Un courriel attribué à Ferguson mentionne un dîner à Royal Lodge et souligne l’utilité du réseau chinois de Stern.
À cette époque, la duchesse faisait face à d’importantes difficultés financières. Les échanges indiquent que Stern s’implique dans les discussions autour de ses dettes, communiquant régulièrement avec Epstein à ce sujet. En privé, les deux hommes tiennent des propos désobligeants à son égard.
La relation entre Stern et Andrew semble ensuite s’approfondir. Stern l’aurait accompagné lors de voyages officiels en Chine dans le cadre de ses fonctions d’émissaire commercial. Les archives officielles confirment qu’Andrew était en Chine en octobre 2011 à ce titre.
En 2016, Stern est nommé au conseil d’administration de Pitch@Palace. Il est photographié assis à proximité de la reine lors d’un événement, signe de son intégration dans les cercles royaux.
Il rejoint également le conseil de St George’s House Trust, institution fondée par le duc d’Édimbourg pour promouvoir le dialogue moral et social. Certaines réserves auraient été exprimées en interne quant à son parcours peu documenté.
La carte chinoise
La maîtrise du mandarin par Stern et ses prétendues relations de haut niveau en Chine semblent avoir constitué un atout central. Après la crise financière de 2008, la Chine représentait pour de nombreux investisseurs occidentaux une terre d’opportunités — y compris pour Epstein.
Stern propose plusieurs projets orientés vers la Chine, dont l’ouverture à Londres d’un bureau d’investissement ciblant discrètement une clientèle fortunée chinoise. Il affirme entretenir des liens avec des figures influentes du monde des affaires et de familles politiques chinoises, sans qu’il soit possible d’en mesurer précisément la réalité.
Lorsque les autorités refusent un visa à Epstein en raison de son casier judiciaire, Stern lui aurait suggéré de présenter une nouvelle demande dans un autre pays et de ne pas mentionner ses antécédents.
Des projets sans lendemain
Malgré l’ampleur des ambitions affichées, nombre de projets évoqués ne se concrétisent pas. Stern représente le promoteur immobilier chinois China Evergrande Group dans une tentative avortée de rachat du constructeur britannique Cala Homes. Evergrande fera ultérieurement faillite, provoquant de fortes turbulences dans l’économie chinoise.
Il co-investit également dans la start-up de véhicules électriques Canoo, qui fera faillite. À un moment, Stern et Epstein discutent même d’un projet ambitieux de prise de contrôle de Deutsche Bank avec l’appui d’investisseurs qataris — une idée restée au stade de discussion.
Les dernières années
Les documents indiquent que Stern rencontre Epstein en personne en novembre 2018, séjournant dans l’une de ses propriétés à New York. Les échanges de cette période reprennent les thèmes habituels : projets liés à la Chine, allusions à Andrew — souvent désigné par les initiales « PA » — et la question récurrente de Stern : « Quand puis-je vous appeler ? »
Le nom de Stern apparaît dans plus de 7 000 documents publiés par les autorités américaines couvrant la période 2008-2018. Sa présence dans ces dossiers ne constitue pas en soi une preuve d’infraction pénale, mais elle témoigne de l’ampleur de ses échanges avec Epstein.
Les tentatives pour joindre Stern seraient restées sans réponse. En 2023, il modifie son pays de résidence déclaré, passant de la Chine aux Émirats arabes unis.
Andrew a toujours nié tout acte répréhensible en lien avec Epstein et s’est retiré de la vie publique en 2019. Ferguson n’a pas publiquement détaillé la nature de ses relations avec Stern telles qu’elles apparaissent dans les documents.
Au final, ces dossiers ne dressent pas le portrait d’un intermédiaire flamboyant évoluant sous les projecteurs, mais celui d’un homme préférant l’ombre — tissant, en coulisses, des liens entre un financier déchu, une duchesse en difficulté et un prince dont les ambitions internationales ont fini par s’effondrer sous le poids du scandale.
Avec The YNT

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