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« Union du Maghreb Arabe » : Le rêve est encore possible

Toutes les formules d'unions "par le haut" entre les régimes ont échoué, y compris l'union à cinq annoncée à Marrakech il y a trente-six ans.

Par Ali Anouzla

Il y a quinze ans, j’écrivais un éditorial dans le journal que je dirigeais à Casablanca sous le titre interrogatif : « Pourquoi le rêve du Maghreb Arabe a-t-il échoué ? ». C’était à l’occasion du vingtième anniversaire de la fondation de l’« Union du Maghreb Arabe » (UMA). Dans cet article, je me concentrais sur une raison majeure, parmi d’autres, qui continue d’entraver la réalisation de ce rêve : l’absence de démocratie.

J’écrivais alors que les cinq pays du Maghreb étaient, sans exception, non démocratiques. Au Maroc, il existait une monarchie exécutive concentrant tous les pouvoirs entre les mains du Roi. En Algérie et en Mauritanie, l’institution militaire était considérée comme le véritable détenteur du pouvoir. En Tunisie, le régime policier instauré par Zine El Abidine Ben Ali étouffait la population. Quant à la Libye, la dictature du colonel Mouammar Kadhafi dominait tout, des pouvoirs jusqu’aux ressources.

L’anecdote du « Livre Vert » et de la justice

Le lendemain de la publication de l’éditorial, je reçus un long communiqué de l’ambassade de Libye à Rabat me qualifiant d’« ignorant », car je ne connaissais rien à la nature du régime de la « Jamahiriya » fondé par le colonel Kadhafi. L’ambassade joignit au communiqué un carton contenant plusieurs livres, dont de nombreux exemplaires du « Livre Vert » traduits en plusieurs langues, ainsi que d’autres ouvrages sur ce que la propagande officielle libyenne appelait alors la « Troisième Théorie Universelle ».

Par respect pour le droit de réponse, nous avons publié le communiqué de l’ambassade. Cependant, une semaine plus tard, je reçus une convocation de la police judiciaire. Le ministère marocain des Affaires étrangères, probablement sous la pression de l’ambassade libyenne, avait porté plainte contre moi pour « atteinte publique à la dignité et à la personnalité du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi », pour l’avoir qualifié de dictateur.

Devant le tribunal, le représentant de Kadhafi exigea les peines les plus lourdes ainsi qu’un dédommagement d’un million de dollars, car la dignité du colonel « n’avait pas de prix ». Le tribunal accéda à sa demande : je fus condamné à un an de prison ferme et à une amende d’un million de dirhams marocains (environ 100 000 dollars).

L’ambassade libyenne, insatisfaite, fit appel. Entre-temps, les révolutions du « Printemps Arabe » éclatèrent en Tunisie, atteignant la Libye et balayant Kadhafi, son régime et sa théorie. Lorsque la cour d’appel examina l’affaire après la mort de Kadhafi, elle prononça l’aquittement dès la première séance, en mon absence et, bien sûr, en l’absence de Kadhafi et de sa défense — ce qui en dit long sur l’indépendance de la justice marocaine !

Le verrou démocratique

Pourquoi commencer ce récit par cette histoire personnelle ? Parce que je considère toujours que l’absence de démocratie est le plus grand obstacle à l’édification de l’Union du Maghreb. Cette union ne verra jamais le jour sans cette condition préalable. Toutes les formules d’unions « par le haut » entre les régimes ont échoué, y compris l’union à cinq annoncée à Marrakech il y a trente-six ans. Ces régimes non démocratiques avaient chacun leurs propres agendas derrière la photo souvenir historique des dirigeants surplombant le balcon de la municipalité de Marrakech.

En parlant d’absence de démocratie, je n’invente rien. Par le passé, des élites et des courants de gauche, désespérant de voir leurs régimes s’unir, avaient lancé le slogan du « Maghreb des Peuples » pour contourner des systèmes qui confisquent la volonté populaire. Toutes les unions réussies dans le monde, à l’instar de l’Union européenne, ont eu pour socle la démocratie. L’UE exige d’ailleurs, via les « critères de Copenhague », la possession d’institutions stables garantissant la démocratie, l’État de droit et les droits de l’homme.

Des obstacles accumulés

Dans le cas maghrébin, non seulement ces conditions sont absentes, mais d’autres problèmes complexes s’ajoutent :

Le plus grand frein demeure l’absence de volonté politique. Les troubles post-« Printemps Arabe » et les contre-révolutions ont mené à un repli identitaire. Ces dernières années, on observe un recul net des libertés en Tunisie, au Maroc et en Algérie. En parallèle, des tendances chauvines se développent au sein des populations, nourries par la propagande officielle pour renforcer un « consensus sacré » autour des constantes nationales. Ces dernières ne sont souvent que des prétextes idéologiques pour légitimer le monopole du pouvoir et neutraliser toute voix d’opposition afin d’empêcher tout changement non contrôlé.

Vers une nouvelle dynamique : l’espoir malgré l’échec

Faut-il pour autant désespérer et déclarer forfait ? L’échec actuel ne signifie pas que le besoin d’une union maghrébine a disparu. Cet échec n’est pas uniquement lié à l’absence de volonté politique réelle pour dépasser les différends historiques, et il ne doit pas être imputé seulement à la complexité des facteurs politiques, économiques ou géopolitiques qu’il serait trop long d’énumérer ici.

Le gel persistant du projet d’union entraîne chaque année la perte de nombreuses opportunités de développement et d’intégration. Cependant, c’est l’absence de débat sur ce rêve qui retarde sa réalisation et le rend « impossible ». D’où l’importance d’initiatives comme celle du Centre International pour les Initiatives de Dialogue (ICDI). Ce projet vise à renforcer le rôle de la société civile dans les cinq pays du Maghreb en lançant des discussions constructives. L’objectif est de bâtir des ponts de confiance entre les élites et d’impliquer les citoyens pour créer un environnement où les initiatives civiles peuvent enfin influencer les décideurs.

Une feuille de route pour l’avenir

Relancer le rêve maghrébin commence par l’élaboration d’une feuille de route capable de transcender l’héritage historique bloquant, afin de reconstruire l’intégration sur des bases nouvelles, réalistes et efficaces. Cette feuille de route doit :

La stratégie des petits pas

Il n’existe pas de recette toute faite pour bâtir une union entre des États souverains, mais rien n’empêche de proposer et d’expérimenter des idées. Dans la quête d’une intégration maghrébine, les « rêveurs » ont besoin d’une volonté politique libre et d’un leadership visionnaire, tourné vers l’intérêt des peuples.

Il s’agit d’avancer progressivement :

  1. Partir des points de convergence : Se concentrer sur les intérêts communs, même minimes.
  2. Mettre de côté les différends : Ne pas les oublier, mais les traiter graduellement par le consensus et des concessions mutuelles pour instaurer la confiance.
  3. L’exemple du noyau dur : L’union peut commencer par deux pays seulement. Tout succès rencontré constituera une force d’attraction pour les autres nations de la région.

Conclusion : Un rêve en convalescence

Le rêve de l’Union du Maghreb Arabe n’est pas mort, mais il est plongé depuis des décennies dans un état de coma profond. Le réanimer exige une vision claire et des décisions courageuses. Cette responsabilité n’incombe plus seulement aux « décideurs » — car beaucoup de régimes n’ont pas intérêt à voir une union qui réduirait leur pouvoir — mais elle repose aujourd’hui sur les acteurs du « Soft Power ».

C’est à eux de former une nouvelle génération maghrébine capable de franchir tous les obstacles pour réaliser ce rêve qui a bercé les pionniers et qui continue de nourrir les espoirs de la jeunesse.

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