La stratégie des États du Sahel africain : une souveraineté verrouillée entre émancipation et dépendance

Les relations de ces États avec certains pays voisins se sont fortement détériorées. Le Mali a notamment rompu ses relations avec l’Algérie, avec laquelle il partage plus de 1 300 kilomètres de frontières.

Avec la vague de coups d’État qu’a connue la région du Sahel et du Sahara en Afrique de l’Ouest, laquelle a conduit à l’installation de gouvernements militaires ayant bouleversé des équilibres diplomatiques établis depuis plus de six décennies, les dirigeants de l’Alliance des États du Sahel (qui regroupe le Mali, le Niger et le Burkina Faso) ont instauré une nouvelle approche fondée sur le principe du « retrait et de l’expulsion » dans leurs relations avec les organisations internationales et régionales, ainsi qu’avec les forces étrangères présentes sur leur territoire pour lutter contre ce qui est qualifié de « terrorisme ».

À propos de cette nouvelle stratégie des pays du Sahel, qui ont créé leur propre alliance, se sont éloignés de Paris et se sont rapprochés de Moscou, le Centre d’études d’Al Jazeera a publié une analyse intitulée :
« La stratégie du retrait et de l’expulsion dans les États du Sahel : une souveraineté fermée entre libération et dépendance ».

Cette étude, réalisée par le journaliste spécialiste des affaires africaines Mahfouz Ould Essalek, examine les trajectoires de retrait des organisations régionales et internationales adoptées par Niamey, Ouagadougou et Bamako en réponse aux institutions et aux États qui, selon eux, se sont opposés à leur quête de souveraineté et de reconquête de l’indépendance.

Elle analyse également la nouvelle politique de ces pays, fondée sur la nécessité d’expulser les forces étrangères et de constituer des forces communes destinées à lutter contre le terrorisme de l’intérieur, sans dépendre de troupes étrangères.

La stratégie du retrait

Avec l’arrivée au pouvoir des dirigeants militaires du Sahel africain à la suite de coups d’État, et face à l’opposition des organisations régionales et internationales à la prise de pouvoir par la force, une stratégie de retrait s’est imposée, se déclinant en trois formes principales :

1. Le retrait trilatéral conjoint

Il s’agit d’une démarche collective adoptée par les trois pays pour se retirer de certaines organisations internationales et régionales opposées à leur nouvelle orientation ou dont les stratégies entraient en contradiction avec leurs choix politiques.

Ainsi, les trois États se sont retirés conjointement de la Cour pénale internationale le 22 septembre 2025, l’accusant d’incapacité à poursuivre les auteurs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.

Ils se sont également retirés, en mars 2025, de l’Organisation internationale de la Francophonie, après des décennies de coopération visant à promouvoir la langue française et la diversité culturelle.

De même, ils ont quitté ensemble la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) en janvier 2024.

2. Le retrait différencié

Outre ces retraits conjoints, les États du Sahel ont quitté de manière progressive le G5 Sahel. Le Mali a été le premier à s’en retirer en mai 2022, suivi du Burkina Faso et du Niger, qui ont annoncé leur retrait commun en décembre 2023.

Le G5 Sahel avait été créé lors d’un sommet tenu à Nouakchott en février 2014, et se définissait comme « un cadre institutionnel de coordination et de suivi de la coopération régionale dans les domaines de la sécurité, du développement et de la gouvernance ».

3. Le retrait individuel

Ce type de retrait concerne le départ d’un seul pays d’une organisation ou d’un mécanisme donné. Il s’est notamment manifesté au Mali, qui s’est retiré en avril 2025 de l’Accord pour la paix et la réconciliation signé à Alger en 2015 entre les autorités maliennes et les mouvements de l’Azawad.

Le gouvernement malien a justifié cette décision par des « actes hostiles » attribués à l’Algérie, ainsi que par la reprise des attaques des groupes armés de l’Azawad contre l’armée malienne.

Dans la même dynamique, le Mali a annoncé son retrait de l’État-major opérationnel conjoint, créé en 2010 et regroupant l’Algérie, la Mauritanie, le Niger et le Mali, dont l’objectif était la coordination des efforts sécuritaires dans la région du Sahel.

Dans le cadre de cette stratégie individuelle, le Niger a annoncé en mars 2025 son retrait d’une force militaire régionale multinationale créée en 1994 et réactivée en 2015 en coopération avec Abuja, N’Djamena et Yaoundé pour lutter contre Boko Haram dans le bassin du lac Tchad.

Niamey a justifié ce retrait par sa volonté de renforcer la sécurité de ses sites pétroliers, ciblés par des attaques de groupes armés opérant près de ses frontières avec le Mali et le Burkina Faso.

La stratégie de l’expulsion

Cette stratégie s’articule autour de l’expulsion des forces étrangères, des diplomates, ainsi que de la dégradation des relations avec les pays voisins.

1. L’expulsion des forces étrangères

Cette dynamique a débuté à Bamako, qui a décidé le 18 février 2022 d’expulser la force française Barkhane, présente sur son territoire pour lutter contre le terrorisme et les groupes armés. Les autorités maliennes ont justifié cette décision par des violations et des dépassements contraires à l’accord de défense liant les deux pays.

Bien que Paris ait initialement refusé de se plier à cette décision, arguant de l’illégitimité des putschistes, elle a finalement été contrainte d’annoncer l’achèvement de son retrait en août 2022.

À l’instar du Mali, le Burkina Faso a accordé en janvier 2023 un délai d’un mois aux forces françaises pour quitter son territoire, après avoir connu deux coups d’État successifs en 2022.

En décembre 2023, Niamey a annoncé l’achèvement du retrait des forces françaises de son territoire, cinq mois après le renversement du président civil Mohamed Bazoum, mettant ainsi fin à une présence militaire d’environ dix ans. Moins d’un an plus tard, l’armée américaine a également achevé son retrait du pays.

Ces décisions ont encouragé d’autres pays africains, tels que le Tchad, le Sénégal et la Côte d’Ivoire, à envisager des mesures similaires, sans pour autant rompre totalement leurs relations avec la France.

2. L’expulsion des diplomates

En complément de l’expulsion des forces étrangères, ces pays ont également adopté l’expulsion des diplomates comme instrument de leur quête de souveraineté et d’indépendance vis-à-vis de ce qu’ils qualifient de néocolonialisme, incarné principalement par Paris.

Ainsi, en septembre 2025, le Mali et la France ont procédé à une expulsion réciproque de leurs ambassadeurs. Le Mali a également expulsé l’ambassadrice de Suède en août 2024.

Au Burkina Faso, les autorités militaires de transition ont expulsé, en août 2025, la coordinatrice des Nations unies, à la suite d’un rapport présenté au Conseil de sécurité sur les enfants et les conflits armés dans le pays.

Au Niger, les autorités ont fermé en février 2025 les bureaux du Comité international de la Croix-Rouge et expulsé son personnel étranger, l’accusant d’avoir distribué une aide humanitaire sans coordination avec les autorités nationales.

3. Les crises avec les pays voisins

Les relations de ces États avec certains pays voisins se sont fortement détériorées. Le Mali a notamment rompu ses relations avec l’Algérie, avec laquelle il partage plus de 1 300 kilomètres de frontières.

Les relations entre Bamako et Abidjan se sont également tendues, le Mali accusant la Côte d’Ivoire de soutenir la France et de chercher à déstabiliser sa sécurité.

De même, les relations entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire se sont dégradées, le capitaine Ibrahim Traoré accusant Abidjan d’abriter des opposants à son régime et de servir de base arrière à la France, accusations que la Côte d’Ivoire dément partiellement.

Quant au Niger, ses relations avec le Bénin se sont également détériorées, Niamey ayant maintenu la fermeture de sa frontière avec ce pays après le coup d’État.

Des alternatives stratégiques

L’étude souligne que les dirigeants de l’Alliance des États du Sahel ont adopté plusieurs mesures censées constituer des alternatives au retrait des organisations internationales et à l’expulsion des diplomates, parmi lesquelles :

  • la création d’une alliance trilatérale baptisée « Alliance des États du Sahel », annoncée en juillet 2024, issue du pacte de Liptako-Gourma signé en septembre 2023 ;
  • la mise en place d’une force militaire conjointe pour lutter contre les groupes armés ;
  • la création d’une cour pénale propre aux trois États, compétente pour juger les crimes graves, le terrorisme et la criminalité transfrontalière ;
  • l’élaboration d’une nouvelle carte des relations internationales, marquée par la rupture avec la France et le rapprochement avec la Russie, la Chine et la Turquie ;
  • le renforcement des cultures locales, notamment par la réduction de l’usage du français dans les nouvelles constitutions et la valorisation des langues nationales.

En conclusion, l’étude estime que ces orientations radicales ont rencontré un large soutien populaire, renforçant la détermination des régimes militaires à poursuivre leur stratégie. Toutefois, dans les faits, les alternatives proposées ne diffèrent pas fondamentalement de l’ordre ancien : les partenaires traditionnels ont été remplacés par de nouveaux alliés, et certaines forces étrangères par d’autres.

Si certaines mesures ont produit des résultats concrets, notamment en matière de renégociation des contrats miniers, la menace sécuritaire demeure et les avancées enregistrées restent fragiles et fluctuantes.

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