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Maroc : Quinze ans après, le mirage des réformes de Mohammed VI

Le Maroc est toujours dirigé par des hommes d'affaires influents, à commencer par le monarque lui-même.

En 2011, emporté par le souffle des « printemps arabes », le roi Mohammed VI promulguait une nouvelle Constitution, saluée comme un « compromis historique » et une avancée majeure vers la démocratie. Quinze ans plus tard, le bilan est en demi-teinte. Si le Maroc affiche des progrès notables sur le plan des infrastructures, les promesses de réformes politiques, de justice sociale et de libertés individuelles semblent s’être évaporées, laissant place à un sentiment de « régression ».

Il aura fallu la pression de la rue. Le 20 février 2011, des manifestations d’une ampleur inédite secouent le Maroc, réclamant plus de justice sociale et de démocratie. Face à cette vague de contestation populaire, le souverain, qui avait jusque-là ignoré les demandes de la société civile, cède. Une nouvelle Loi fondamentale est soumise à référendum, présentée comme un « nouveau pacte entre le trône et le peuple ».

Le texte, approuvé à plus de 98%, semblait audacieux. Il constitutionnalisait l’élargissement des libertés, le principe de séparation des pouvoirs et l’indépendance de la justice. Pour la première fois, des mots forts comme « torture », « détention arbitraire » et « corruption » étaient inscrits dans le marbre. À l’époque, le chef de la diplomatie, Taïeb Fassi-Fihri, listait sans détour les maux que cette réforme devait soigner : chômage des jeunes diplômés, disparités sociales criantes, sentiment d’injustice et problèmes de gouvernance.

Un « village Potemkine » aux fondations fragiles

Le Maroc d’aujourd’hui présente un visage contrasté. Le royaume s’est doté d’infrastructures modernes et a même été classé, en mai 2025, parmi les « pays à développement humain élevé » par l’ONU. Pourtant, derrière ces vitrines flatteuses, la réalité sociale est bien plus sombre.

Le pays ressemble à un « village Potemkine », où les façades cachent des fissures profondes. La moitié des jeunes urbains de 15 à 24 ans sont au chômage. Le taux d’activité des femmes stagne sous la barre des 20%, et un quart de la population reste analphabète. À cette précarité s’ajoute une justice dont les pouvoirs reculent face à l’ingérence de l’exécutif, selon l’indice 2025 du World Justice Project.

La lutte contre les conflits d’intérêts, pourtant constitutionnalisée, reste un vœu pieux. L’État est toujours dirigé par des hommes d’affaires influents, à commencer par le monarque lui-même, dont les participations dominent la Bourse de Casablanca, et le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, dont les activités dans le secteur des carburants créent une confusion problématique entre intérêts privés et pouvoir public.

Une parole libérée mais une liberté verrouillée

Pour le politologue Mohammed Madani, le constat est sans appel : la Constitution de 2011 « n’a pas démocratisé le Maroc ». Elle a été une « réponse conjoncturelle » à une crise, qui a surtout permis à la monarchie de se rassurer sans garantir l’application des droits qu’elle contenait. La libération de la parole, gagnée de haute lutte, reste aujourd’hui l’un des seuls acquis de cette période.

Les associations de défense des droits humains alertent sur une « régression » et la répression des voix discordantes. Le mouvement de la « Gen Z » marocaine, qui a battu le pavé entre septembre et octobre 2025 pour réclamer du changement, en a fait les frais : près de 570 personnes ont été interpellées. Pourtant, dans son discours suivant ces manifestations, le roi a semblé reprendre à son compte les griefs des jeunes, appelant à ne pas opposer les investissements colossaux pour la Coupe du monde 2030 aux besoins des services publics.

Le décalage entre les intentions affichées et la réalité est saisissant. Le droit d’accès à l’information reste inapplicable, sévèrement restreint. L’exception d’inconstitutionnalité, qui permettrait aux citoyens de contester une loi, n’est toujours pas en vigueur. Et si le Premier ministre est désormais officiellement le chef de l’exécutif, issu du parti vainqueur des élections, la fragmentation du paysage politique (38 partis) et la loi électorale, savamment entretenues, l’empêchent de faire de l’ombre à la monarchie.

Dans ce contexte de verrouillage, comment espérer « généraliser la participation de la jeunesse au développement du pays », comme le stipule pourtant la Constitution ? Pour beaucoup de manifestants de 2011, l’amertume est grande. Le seul gain tangible de ce print-là n’aura finalement pas été une Constitution vidée de sa substance, mais une libération de la parole que le pouvoir semble aujourd’hui s’employer à réduire au silence.

#Maroc #MohammedVI #GenerationZ #Genz212

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