Alors que le gouvernement espagnol a opposé son veto à l’utilisation des bases de Rota et Morón pour d’éventuelles frappes américaines contre l’Iran, un débat enflamme la presse proche du pouvoir à Rabat : et si Maroc prenait le relais de son voisin ibérique dans le détroit de Gibraltar ?
L’idée fait son chemin dans les colonnes et les titres de la presse marocaine, et trouve même un écho chez certains analystes israéliens et américains. « La rupture entre les États-Unis et l’Espagne pose la question : Trump pourrait-il transférer les troupes de Rota vers le Maroc ? » s’interroge en une le quotidien As Sahifa de Casablanca. « Menaces de Trump contre l’Espagne : le Maroc attend le moment opportun pour s’emparer de l’infrastructure logistique américaine », renchérit le site d’information Bladi. Dans ce concert de voix, la toile de fond est claire : Rabat entend capitaliser sur la crise diplomatique entre Madrid et Washington pour se poser en partenaire incontournable et loyal de l’administration Trump.
Si les autorités marocaines observent pour l’instant un silence officiel, comme le souligne le média tunisien Web TN, les commentateurs ne cachent pas leurs ambitions. « Maroc possède des côtes stratégiques et une volonté politique claire de devenir un centre de sécurité dans la région », argue Siliconvalley.ma, une plateforme en ligne qui, bien que discrète sur ses responsables, se fait l’écho de ces aspirations géopolitiques. « Sur le plan diplomatique, le Royaume peut obtenir un soutien plus explicite [des États-Unis] sur les questions régionales en échange de sa loyauté inébranlable dans le dossier iranien et d’autres conflits mondiaux », y lit-on.
Cette loyauté, le roi Mohammed VI ne cesse de la démontrer. Premiers à avoir accepté l’invitation de Donald Trump à rejoindre son Conseil de la paix en janvier, les forces marocaises sont également pressenties pour être l’un des piliers de la Force de stabilisation internationale qui doit se déployer à Gaza sous la tutelle du Pentagone. Plus récemment encore, le souverain, qui préside pourtant le Comité Al Qods chargé de défendre les droits des musulmans à Jérusalem, a refusé de signer une protestation de huit pays musulmans contre les restrictions imposées par Israël durant le Ramadan, se distinguant ainsi de ses pairs.
Cette position n’a pas échappé aux médias israéliens. Dans The Times of Israel, l’analyste marocain Amine Ayoub estime que « la question de fond est de savoir comment stabiliser le périmètre sud sans dépendre exclusivement de Madrid ». Un ex-militaire israélien, José Lev Álvarez, devenu analyste pour le Middle East Forum, renforce cette idée en soulignant la modernisation rapide de l’armée marocaine, notamment grâce à ses achats d’armement à Israël, qui représentent désormais près d’un quart de ses importations. À Washington, des voix s’élèvent même pour proposer une mesure radicale. Michael Rubin, de l’American Enterprise Institute, suggère que pour punir une Espagne jugée « antiaméricaine et antisémite », l’administration Trump pourrait « corriger une injustice historique en reconnaissant formellement Ceuta et Melilla comme territoire marocain occupé ».
Une perspective qui alarme d’anciens responsables espagnols. L’ex-ministre des Affaires étrangères José Manuel García Margallo a mis en garde contre un « désastre monumental » qui pourrait survenir à Ceuta et Melilla, les jugeant comme le « point le plus faible ». L’analyste José Lev Álvarez rappelle d’ailleurs que ces deux villes se trouvent dans une « zone grise » de l’article 5 de l’OTAN, où les garanties de défense collective sont moins explicites.
Pourtant, malgré ces discours enflammés, la réalité des rapports de force tempère ces ambitions. Si le budget de la défense marocain a considérablement augmenté, celui de l’Espagne était encore près du double en 2025 (22,5 milliards d’euros contre 12,3 milliards). L’écart est encore plus flagrant en matière de capacités navales, essentielles pour le contrôle du détroit. La Marine royale marocaine, qui ne possède ni sous-marins ni porte-hélicoptères, se concentre principalement sur la surveillance côtière.
Enfin, l’idée d’un départ des troupes américaines des bases espagnoles, bien que parfois évoquée par le sénateur républicain Lindsey Graham, a été formellement démentie en juin par le général Michael E. Langley, chef de l’AFRICOM. Devant une commission de la Chambre des représentants, il a réaffirmé le caractère clé de Rota et Morón pour les opérations américaines en Méditerranée, en Afrique et au Moyen-Orient, soulignant le coût prohibitif qu’aurait un tel transfert. Reste que le simple fait que cette hypothèse soit débattue illustre les nouvelles lignes de fracture géopolitiques qui se dessinent autour du détroit de Gibraltar.
Avec El Confidencial
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