Plus de trois décennies après le lancement de l’Union du Maghreb Arabe (UMA), la région maghrébine traverse aujourd’hui un état de division profonde. Une série de crises diplomatiques et sécuritaires, nées de la rivalité algéro-marocaine pour le leadership régional et de leur différend sur la question du Sahara occidental, a conduit à la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays.
Cette division s’accentue avec la reconfiguration des alliances régionales au Sahel, sous l’effet des transformations du paysage géopolitique mondial. L’hégémonie traditionnelle de la France et d’autres acteurs classiques s’est érodée suite à une série de coups d’État militaires, notamment au Mali (2020, 2021), au Burkina Faso (2022) et au Niger (2023). Cela a ouvert la porte à de nouveaux partenariats, en particulier avec la Russie, la Chine, la Turquie et les pays du Golfe.
Face à ces dynamiques, l’Algérie et le Maroc ont emprunté des chemins divergents. Le Maroc a lancé en novembre 2023 l’« Initiative Atlantique », visant à offrir aux pays enclavés du Sahel un accès à l’Océan Atlantique. De son côté, l’Algérie a annoncé en mars 2024 un nouveau bloc maghrébin réunissant la Tunisie et la Libye. Cette compétition soulève des questions sur le sort de l’UMA et la relation du Maghreb avec son voisinage africain.
La question de l’unité dans un contexte de compétition
Lors de la création de l’UMA en 1989, les dirigeants espéraient une intégration économique et politique, portés par l’espoir d’un règlement prochain du conflit du Sahara occidental. Cependant, l’échec du référendum d’autodétermination, la guerre civile en Algérie après 1992 et les tensions de 1994 (attentat de Marrakech et fermeture des frontières) ont dégradé les relations. Depuis 2007, les positions sont figées : le Maroc propose l’autonomie comme solution unique, tandis que l’Algérie et le Polisario réclament un référendum incluant l’option de l’indépendance. La crise s’est aggravée après la normalisation des relations entre le Maroc et Israël en 2020.
II. L’ambition du Maroc d’étendre son influence dans la région du Sahel et l’Océan Atlantique
Le Maroc s’appuie sur sa position géostratégique pour se positionner comme un pont entre l’Europe et l’Afrique. Son ambition s’est cristallisée autour de quatre transformations : son retour au sein de l’Union africaine (2017), le recul de l’influence française, le retrait du Mali, du Niger et du Burkina Faso de la CEDEAO (création de l’Alliance des États du Sahel), et le recul de l’influence algérienne dans les pays voisins.
Le 6 novembre 2023, le Roi a lancé l’Initiative Royale Atlantique permettant aux pays du Sahel (Mali, Tchad, Niger, Burkina Faso) d’accéder à l’Atlantique via les infrastructures marocaines, incluant le port de Dakhla. Cette initiative s’appuie également sur le projet de gazoduc Nigeria-Maroc qui doit traverser 13 pays d’Afrique de l’Ouest.
Le Maroc utilise ses partenariats économiques et ses outils de « soft power » (formation religieuse des imams, bourses d’études, coopération sécuritaire) pour obtenir des gains diplomatiques. Fin avril 2025, environ vingt pays africains avaient ouvert des consulats à Dakhla et Laâyoune.
Cependant, ces ambitions comportent des risques, notamment l’aggravation des tensions avec l’Algérie. Le gazoduc Maroc-Nigeria défie directement le projet de Gazoduc Transsaharien (TSGP) reliant le Nigeria à l’Europe via le Niger et l’Algérie. Ce dernier est menacé par l’instabilité sécuritaire au Niger et la dégradation des relations Alger-Niamey.
III. L’Algérie et la tentative de construction d’une nouvelle alliance maghrébine
L’Algérie a traditionnellement exercé une influence au Sahel (médiation au Mali en 2015, annulation de dettes). Cependant, de nombreux projets ont été suspendus à cause de l’insécurité après le retrait de la MINUSMA et des forces françaises, favorisant l’expansion de groupes djihadistes.
En janvier 2024, le Mali s’est retiré de l’Accord d’Alger, accusant l’Algérie d’ingérence. Les tensions ont culminé en mars 2025 lorsqu’un drone malien a été abattu par l’Algérie, entraînant une rupture diplomatique avec l’Alliance des États du Sahel le mois suivant. Ces pays s’éloignent de la France et de l’Algérie pour s’ouvrir à la Russie.
Face à ce recul au Sahel, l’Algérie s’est repositionnée vers ses voisins maghrébins en lançant en 2024 un bloc tripartite avec la Tunisie et la Libye (excluant le Maroc). La Tunisie, fragilisée économiquement, est devenue plus dépendante de l’Algérie, abandonnant sa neutralité traditionnelle sur le Sahara occidental.
IV. La neutralité de la Mauritanie à l’épreuve
La Mauritanie occupe une place centrale en tant que passage terrestre vers l’Afrique subsaharienne pour le Maroc et vers l’Atlantique pour l’Algérie. Bien qu’elle maintienne une « neutralité positive », des signes récents indiquent un rapprochement avec le Maroc. En février 2025, un nouveau passage frontalier reliant le Sahara occidental à la Mauritanie a été ouvert dans le cadre de l’Initiative Atlantique, provoquant la colère du Polisario. En mai 2025, la Mauritanie a déclaré la zone de « Al-Breika » (proche de l’Algérie) zone militaire fermée.
Si ce basculement vers le Maroc se confirme, cela pourrait marquer la fin définitive du projet de l’UMA.
Conclusion
L’Union du Maghreb Arabe est en état de division profonde, reflet de transformations géopolitiques majeures. L’Algérie se tourne vers l’Est (Tunisie, Libye) avec une vision axée sur la solidarité arabe et une posture anti-israélienne. Le Maroc se tourne vers le Sud avec une vision africaine large, comblant le vide laissé par la France et l’Algérie au Sahel.
Le paysage régional se segmente désormais en trois espaces : un axe Atlantique-Afrique mené par le Maroc, un nouvel axe maghrébin mené par l’Algérie, et un espace libyen divisé, avec une Mauritanie qui pourrait faire pencher la balance. Cette complexité croissante rend l’avenir de la région difficile à prévoir.
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