Le texte de Mrabet Touati propose une analyse géopolitique approfondie de la situation sécuritaire au Sahel, centrée sur le rôle de l’Algérie, la résurgence du terrorisme au nord du Mali et la reconfiguration des dispositifs militaires régionaux sous forte influence étrangère. L’auteur soutient que la recrudescence récente de la violence au Sahel n’est pas fortuite, mais s’inscrit dans une stratégie globale de déstabilisation et de redéploiement néocolonial, visant notamment à encercler et marginaliser l’Algérie.
Le Sahel, un espace stratégique sous pressions multiples
Selon l’auteur, le Sahel est devenu un théâtre central d’affrontements indirects entre forces locales cherchant à préserver leur souveraineté et puissances étrangères tentant de maintenir ou de restaurer leur influence. Le terrorisme transfrontalier, alimenté par les trafics (drogue, armes, contrebande), serait instrumentalisé comme prétexte à des interventions militaires étrangères. L’Algérie, dont la doctrine repose sur la non-ingérence et la coopération régionale, se retrouve directement concernée en raison de la porosité de ses frontières sud.
Le CEMOC : une initiative africaine de souveraineté sécuritaire
Créé en avril 2010 et basé à Tamanrasset, le Comité d’état-major opérationnel conjoint (CEMOC) regroupe l’Algérie, le Mali, le Niger et la Mauritanie. Il constitue, selon l’auteur, un jalon majeur dans la construction d’une architecture sécuritaire africaine indépendante, fondée sur l’égalité entre États et le refus de toute tutelle étrangère. Le CEMOC visait à coordonner la lutte contre le terrorisme et le crime organisé, tout en affirmant que les pays africains sont capables d’assurer eux-mêmes leur sécurité, cinquante ans après les indépendances.
Cette initiative est présentée comme une réponse directe aux stratégies occidentales, notamment américaines (AFRICOM) et françaises, qui chercheraient à justifier une présence militaire durable en Afrique sous couvert de lutte antiterroriste.
L’opération Serval : intervention militaire et rupture régionale
L’intervention française au Mali en janvier 2013 (opération Serval) est analysée comme un tournant. L’auteur estime que la progression fulgurante des groupes armés au nord du Mali a été sciemment tolérée afin de créer les conditions politiques et médiatiques d’une intervention militaire française. Cette opération, jugée contraire à l’esprit de la résolution 2085 de l’ONU qui prévoyait une solution africaine, aurait marginalisé le CEMOC et imposé un « fait accompli » militaire.
Malgré son coût élevé pour la France et une reconquête rapide des territoires occupés, Serval n’aurait pas éradiqué le terrorisme. Elle aurait surtout permis à Paris de réaffirmer son rôle de puissance militaire au Sahel, tout en tentant de reléguer l’Algérie à un rôle secondaire sous commandement international.
Du CEMOC au G5 Sahel : un changement de paradigme
Après Serval, le CEMOC se vide progressivement de sa substance avec le retrait ou le gel de participation de plusieurs de ses membres. En février 2014 est créé le G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad, Burkina Faso), présenté officiellement comme un cadre de coopération sécurité-développement, mais analysé par l’auteur comme un « clone déformé » du CEMOC, placé sous commandement et financement étrangers, principalement français.
Le G5 est étroitement articulé à l’opération Barkhane, lancée en août 2014, qui étend la présence militaire française sur l’ensemble de la bande sahélo-saharienne. Ce dispositif est interprété comme un encerclement stratégique de l’Algérie, couvrant toutes ses frontières sud, et comme un moyen de sécuriser des intérêts économiques et géopolitiques, notamment les ressources naturelles et les routes de trafics.
Néocolonialisme, France-Afrique et instrumentalisation des crises
Le texte développe une critique virulente du système « France-Afrique », présenté comme un réseau politico-militaire hérité de la période coloniale, fondé sur la dépendance économique, monétaire et sécuritaire des États africains. Dans cette logique, certains régimes sahéliens privilégieraient l’alignement sur les puissances occidentales, perçues comme garantes de leur survie politique, plutôt que la coopération régionale souveraine incarnée par l’Algérie.
L’auteur établit également un lien entre terrorisme, trafic de drogue (notamment en provenance du Maroc), chaos libyen post-2011 et interventions militaires étrangères, estimant que ces phénomènes fonctionnent comme des « vases communicants » au service d’intérêts financiers et stratégiques.
L’Algérie face à l’isolement stratégique
Malgré les pressions, l’Algérie est présentée comme constante dans ses principes : refus de la soumission à un commandement étranger, priorité aux solutions politiques, médiation régionale (Mali, Libye), lutte simultanée contre le terrorisme et les trafics. L’auteur conclut que l’Algérie se retrouve « seule contre tous », mais qu’elle demeure l’un des rares acteurs à défendre une véritable indépendance sécuritaire africaine.
En définitive, le texte propose une lecture fortement critique de la militarisation du Sahel et alerte sur les risques d’une instabilité durable entretenue par des stratégies néocoloniales, au détriment de la paix, du développement et de la souveraineté des peuples de la région.
