Par Bachir Amri*
Il n’est pas aisé de comprendre le phénomène politique en Algérie, dans sa dimension liée à la transformation périodique et à la difficulté de la transition du pouvoir. Cela est dû aux circonstances historiques qui ont accompagné l’émergence de la conscience nationale et la naissance laborieuse de l’État-nation qui en a résulté. À la veille de l’indépendance, les luttes pour le pouvoir se sont transformées en affrontements de visions qui ont marqué chaque étape de la construction nationale, qu’il s’agisse de l’épanouissement humain ou de la mise en place des institutions étatiques chargées d’investir en l’homme, considéré comme le capital premier et véritable de toute nation.
Tout cela fait partie de la mosaïque de l’histoire nationale algérienne. On constate qu’en dépit des phases et des transitions, il est quasi impossible de trouver une grille de lecture analytique dans le contexte intellectuel dialectique qu’impose habituellement l’évolution historique des nationalismes. Dès lors, afin de respecter au mieux l’objectivité, nous devons cadrer notre sujet par cette question fondamentale : pourquoi cette difficulté à faire émerger une conscience et un discours nationaux nouveaux en Algérie ? Et, comme questions subsidiaires : existe-t-il des indicateurs à ce sujet ? Comment ce renouveau peut-il se dessiner dans une réalité empreinte de flou politique où il est difficile de distinguer le vrai du faux ?
Nul ne conteste que la question de la conscience est étroitement liée à la voix des élites, que ce soit dans sa genèse ou dans son parcours. Ces élites ne peuvent naître que d’une expérience sociale ou sociétale. Admettre la « fertilité sociétale » comme base de naissance de ces élites signifie simplement que le point de départ de la conscience est une expérience sociale. Cependant, la mécanique de l’expérience exige que l’élite, bien qu’elle naisse au sein de la société et se nourrisse de son expérience historique, doive retourner vers cette société pour lui proposer le fruit de ses idées. Sans l’acceptation, la volonté et l’adhésion de la société, tout projet de leadership est voué à un échec retentissant. C’est peut-être ce qui explique clairement la situation des prétendues élites politiques algériennes actuelles et la nature de leur relation avec la société, contrairement à l’élite de la Révolution durant la guerre de libération. À l’époque, la relation était fluide, illustrée par la célèbre phrase du martyr Larbi Ben M’hidi au milieu des débats sur le projet révolutionnaire : « Jetez la révolution dans la rue, le peuple s’en emparera ». Cette appropriation populaire a fourni à la révolution les éléments de force lui permettant de réussir et d’atteindre l’indépendance.
Mais qu’est-ce qui empêche la société algérienne d’aujourd’hui de produire une élite capable de relever les défis actuels, comme elle a produit l’élite qui a réalisé l’indépendance ?
En réalité, les choses semblent extrêmement complexes. Si le projet de libération d’hier était clair et faisait l’unanimité, le projet de changement actuel, marqué par des conflits internes touchant de nombreuses questions nationales, montre que ces élites sont nées dans la réalité de la société algérienne mais pas de son consensus social. Cela renforce l’explication selon laquelle la rupture entre le peuple et les élites repose sur une méfiance et une étrangeté persistantes entre les deux parties.
Ce qui a aggravé cette crise, c’est que, tout comme la société, l’appareil gouvernant a lui aussi été frappé de stérilité. Il n’est plus capable de produire des élites qui serviraient, comme au début de l’indépendance, d’appareil de soutien idéologique et théorique. Ce déclin a été causé par des facteurs internes liés aux transformations du système de parti unique, qui, en s’enlisant dans sa propre crise, a fini par détruire l’appareil de production de l’idéologie nationale.
Pourtant, le nationalisme n’est pas une simple notion nébuleuse ou démagogique destinée à distraire le citoyen par la poésie de l’appartenance. C’est un besoin impérieux pour donner une dimension matérielle à l’existence sociale sur le plan politique. En Algérie, si la Révolution a réussi grâce à ses instruments politique (le FLN) et militaire (l’ALN), elle cherche aujourd’hui un sens historique qu’elle ne parvient pas à trouver en raison d’un vide référentiel. Le discours nationaliste reste figé dans ses schémas initiaux, incapable de répondre aux spécificités du présent et du futur.
Cependant, il ne s’agit pas tant d’une stérilité de la société à produire des élites, mais plutôt d’une faiblesse de conscience quant à la naissance de ces nouvelles élites. Après l’effondrement des élites de la période du parti unique, le paysage pluraliste a vu apparaître des groupes d’intellectuels partisans ou idéologisés. Ils se sont avérés incapables de comprendre les exigences de la transition démocratique, ni la capacité du pouvoir à les manipuler pour les présenter à l’opinion publique comme des « adolescents politiques » porteurs de discours abstraits, déconnectés de l’expérience et de l’histoire.
« En effet, la société algérienne a vécu au rythme de querelles et d’affrontements idéologiques entre les courants pluralistes naissants, au point où la dimension nationale s’est estompée, ne subsistant que comme une simple référence nominale pour affirmer l’appartenance territoriale. Quant à l’histoire, les visions divergeaient entre Orient et Occident : chacun bâtissait son projet sur une certitude de salut ici-bas et dans l’au-delà. Une certitude salafiste chez les islamistes, puisée dans les récits des ouvrages du patrimoine, et une certitude moderniste laïque importée par les sécularistes des théories et réalités de la modernité occidentale. Ainsi, l’expérience, condition sine qua non de la pérennité et de l’évolution du nationalisme, a fait défaut dans le récit de la conscience du pays.
Cette situation ne pouvait perdurer sans que ne sonne une heure nouvelle pour secouer la raison nationale, afin qu’elle s’ouvre sur de nouvelles questions existentielles dictées par les réalités actuelles, internes et externes. Cela se manifeste par l’émergence de figures chevronnées, cultivées, ayant une expérience à la fois du pouvoir et de l’opposition. Leur point commun, qui les distingue du discours officiel et de celui de l’opposition classique, est leur indépendance sérieuse vis-à-vis des deux camps, ainsi que leur profondeur intellectuelle capable d’interpréter la situation nationale hors de ces deux cadres. Parmi les noms les plus marquants, citons l’ancien Chef du gouvernement Ahmed Benbitour, l’ancien ministre de l’Information et de la Culture et ambassadeur Abdelaziz Rahabi, ainsi que l’ancien ministre de l’Industrie Ferhat Ait Ali. Quiconque suit les contributions de ces personnalités au débat national, malgré l’étroitesse de l’espace d’expression, peut remarquer un contenu nouveau et sérieux du nationalisme, différent de celui qui a prévalu durant les phases de l’État unipartite ou pluraliste.
Le discours porté par le projet de chacun de ces trois hommes (et il en existe certainement beaucoup d’autres de leur trempe) ne rompt pas avec les fondements originels du nationalisme fondateur, mais il les transcende objectivement vers ce qui est pragmatique dans l’histoire, en phase avec les bouleversements du monde actuel. Benbitour, qui s’est opposé à la gestion individuelle de l’État incarnée par feu Bouteflika — une gestion qui ne faisait pas confiance aux nouvelles capacités de la société —, propose un projet d’État détaillé, fruit d’une analyse de l’expérience de l’État et de la société sur six décennies d’indépendance. Rahabi, l’une des premières victimes de la fermeté individuelle de Bouteflika, fait preuve d’un nouvel effort critique vis-à-vis des transformations majeures de la diplomatie mondiale, insistant sur la nécessité d’évoluer vers un pragmatisme exigé par l’étape actuelle. Quant à Ferhat Ait Ali, grâce à sa formation économique académique et son profond bagage culturel sur l’État, il dépasse tous les clivages d’appartenance régionale ou idéologique qui entravent la croissance d’une pensée nationale nouvelle. Il appelle à une approche logique, objective et basée sur l’intérêt général face à la question nationale et ses crises.
Ce sont des modèles qui, selon les indicateurs sociétaux actuels, sont les seuls capables de répondre aux questions du dilemme national. Il incombe aujourd’hui à la société, dans ses scènes culturelle et politique, de découvrir ce modèle de vision nationale, de l’enrichir et de le porter sur le devant de la scène du débat national. Ces modèles s’éloignent totalement de l’extrémisme idéologique pur et sont donc les plus légitimes pour constituer, sinon des projets de changement, du moins un point de départ pour un dialogue à ce sujet. La question du changement est complexe dans sa source et son processus : certains croient encore qu’il doit émaner de la société, tandis que d’autres estiment que, face à la faiblesse du pouvoir fondateur de la société et à l’hégémonie de l’autorité sur cette dernière, le changement ne peut venir que de l’intérieur de celle-ci. Que cela vienne de la société ou du pouvoir, les traits du nouveau nationalisme qui transparaissent dans le discours de ces trois personnalités devraient faire l’objet de l’intérêt des intellectuels et des activistes de la société civile et politique, afin que s’opère, enfin, la transition vers ce nouveau nationalisme espéré par tous. »
*Écrivain politique algérien.
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