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Par Said Salmi*
Longtemps paralysée par les rivalités politiques et les régimes autoritaires, l’Union du Maghreb Arabe (UMA) a longtemps semblé vouée à l’échec. Pourtant, à l’ère du numérique, une nouvelle dynamique émerge. Grâce aux outils de communication modernes, à la montée de la conscience citoyenne, à l’évolution des perceptions mutuelles et aux mutations de la géopolitique mondiale, les peuples du Maghreb se réapproprient leur avenir commun. Une union autrefois bloquée par les gouvernements est aujourd’hui revivifiée – par la base.
Pendant des décennies, l’idée d’un Maghreb uni – rassemblant le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Libye, la Mauritanie – est restée en grande partie un rêve. Depuis la création officielle de l’Union du Maghreb Arabe (UMA) en 1989, le projet a stagné, enfermé dans une paralysie diplomatique, des politiques autoritaires et des rivalités régionales. Mais aujourd’hui, la révolution numérique et l’éveil des sociétés civiles maghrébines ouvrent une nouvelle voie. Plus que jamais auparavant, la vision d’un Maghreb uni est à portée de main. Quatre facteurs principaux permettent de comprendre pourquoi.
La fin du contrôle autoritaire sur le dialogue
Le premier – et peut-être le plus décisif – facteur est l’essor des outils de communication numérique. Des plateformes comme Zoom, Google Meet et les réseaux sociaux ont démantelé les barrières traditionnelles qui empêchaient autrefois le dialogue à travers la région. Là où les rencontres physiques nécessitaient autrefois l’approbation de l’État et des visas de voyage, les espaces virtuels d’aujourd’hui permettent des débats, des conférences et des collaborations hors de portée de la censure.
Cela marque un changement majeur. Par le passé, les tentatives d’organiser un dialogue régional étaient bloquées par des interférences politiques. Un exemple notable mais peu connu est l’initiative menée par feu Mohamed Bensaïd Aït Idder, héros de la résistance marocaine et leader de gauche. Avec l’approbation informelle du conseiller royal Fouad Ali El Himma, Aït Idder avait organisé une conférence à Rabat qui devait réunir des représentants des cinq pays du Maghreb et du Front Polisario. Mais à la dernière minute, les visas ont été refusés, et El Himma a cessé de répondre aux appels d’Aït Idder. Une initiative similaire d’Abraham Serfaty, militant de gauche de premier plan et ancien prisonnier politique, avait également été annulée en 1999.
Aujourd’hui, de tels efforts ne sont plus otages des caprices gouvernementaux. Une initiative récente de Jamal Benomar – ancien Secrétaire général adjoint des Nations Unies – illustre ce changement. Depuis le Centre International pour les Initiatives de Dialogue qu’il dirige à New York, Benomar a lancé un projet visant à rassembler des voix de tout le Maghreb, y compris des représentants du Polisario. Grâce aux outils numériques, cet effort est non seulement réalisable – il est déjà en cours.
L’essor de la conscience politique dans les sociétés civiles
Le deuxième facteur est la conscience politique grandissante des populations du Maghreb, catalysée par les soulèvements de 2011. À travers la région – en Tunisie, en Algérie, au Maroc, en Libye et au-delà – les citoyens ont réclamé des réformes démocratiques, de la transparence et des droits fondamentaux. Cette vague de conscience citoyenne a affaibli la propagande autoritaire et la manipulation de l’opinion publique pendant des décennies, notamment concernant les tensions entre le Maroc et l’Algérie.
Les réseaux sociaux ont joué un rôle crucial dans ce changement. Ils ont ouvert une fenêtre sur le monde, contournant les médias contrôlés par l’État et permettant aux jeunes de débattre, d’échanger des points de vue et d’imaginer un avenir régional partagé. Si la désinformation et les discours de haine demeurent préoccupants, l’impact global des plateformes numériques sur la compréhension transfrontalière a été positif.
L’évolution des perceptions et des représentations mutuelles
Un troisième facteur clé est la transformation de la façon dont les peuples du Maghreb se perçoivent les uns les autres – une dimension cruciale des relations géopolitiques. Comme le notait avec justesse le géographe français Yves Lacoste, la géographie est une affaire de pouvoir, tout comme les perceptions. Pendant des décennies, les médias d’État au Maroc et en Algérie ont cultivé la méfiance mutuelle et des récits ennemis. Mais aujourd’hui, la connectivité numérique a permis de remodeler ces images.
Grâce au dialogue en ligne, aux échanges culturels et aux engagements directs, les jeunes Marocains et Algériens – ainsi que les Tunisiens, Mauritaniens, Libyens et Sahraouis – développent des visions plus nuancées et humanisées les uns des autres. Ces perceptions en évolution jettent les bases émotionnelles et culturelles d’une conscience régionale renouvelée – une conscience qui voit l’unité non pas comme une menace, mais comme une opportunité.
Un paysage géopolitique mondial en mutation
Le dernier facteur est la transformation plus large de l’ordre mondial. Dans une ère marquée par le réalignement géopolitique, les blocs régionaux sont devenus plus importants que jamais. De l’Union européenne à l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, les régions unies ont plus de poids économique, d’influence politique et de levier stratégique.
Les populations maghrébines sont de plus en plus conscientes que la fragmentation mène à la faiblesse et à la marginalisation. Face à des défis transnationaux communs – changement climatique, migration, insécurité alimentaire et menaces sécuritaires – les citoyens de toute la région commencent à reconnaître que seules des solutions collectives peuvent offrir une véritable résilience. L’ère du nationalisme à somme nulle cède la place à une vision plus pragmatique et interdépendante.
Des obstacles persistent, mais peuvent être surmontés
Bien entendu, des obstacles majeurs persistent. Les relations diplomatiques entre le Maroc et l’Algérie restent rompues, tendues davantage par la normalisation par le Maroc de ses relations avec Israël. Plus récemment, les tensions se sont aggravées entre le Maroc et la Tunisie après que le président Kaïs Saïed ait reçu le dirigeant du Polisario Brahim Ghali à Tunis. De telles frictions continuent de bloquer les initiatives officielles vers l’union.
Pourtant, ces blocages diplomatiques ne définissent plus l’ensemble du paysage politique. Les acteurs de la société civile, les intellectuels, les militants et les communautés de la diaspora créent de nouvelles voies de dialogue et de coopération. L’initiative menée par Jamal Benomar prouve qu’un nouveau type de dialogue maghrébin est possible – inclusif, transnational et porté par les citoyens. Ces efforts de base peuvent isoler les régimes autoritaires en démontrant que l’unité est à la fois techniquement réalisable et largement soutenue.
Un nouvel horizon
L’Union du Maghreb Arabe a longtemps été considérée comme une institution ratée – une relique des rêves panarabes. Mais aujourd’hui, grâce aux outils numériques, à un renouveau du sentiment d’agentivité politique, à l’évolution des perceptions publiques et à un ordre mondial en mutation, le rêve de l’unité maghrébine n’est plus irréaliste. C’est une voie ouverte, pavée non par la diplomatie d’État mais par le courage civil.
Cette fois, il ne s’agit pas de déclarations creuses lors de sommets de haut niveau. Il s’agit d’action concrète et décentralisée. Il s’agit de gens qui parlent par-delà les frontières. Et en fin de compte, il s’agit de se réapproprier l’avenir – une conversation, une initiative, un lien numérique à la fois.
*Said Salmi est ancien Professeur de Géopolitique à l’Université de Franche-Comté en France, chercheur et producteur de documentaires chez Noon Films, une maison de production britannique.
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